Photographe russe indépendant, Aleksey Myakishev s’inscrit dans le courant de la photographie humaniste. Ses projets photographiques au long cours, dans les provinces russes, sont réalisés uniquement en argentique. Il devient en 2015 ambassadeur de Bergger en Russie et travaille désormais avec nos pellicules et nos papiers barytés.


Aleksey Myakishev, pourriez-vous résumer en quelques mots votre conception de la photographie ?

... non... je ne pourrais pas, parce-que la photographie n’existe pas comme une conception pour moi. Et de manière générale je n’aime pas les concepts. Pour moi la photographie, si on la compare à la musique, c’est du jazz, de l’improvisation. Je pense que la photographie est un mode de vie, une manière de penser, et le concept en photographie tue cette composante.

On peut penser la photographie conceptuellement mais pour moi, elle est complètement à l’opposé. Je ne la pense pas conceptuellement.


C’est aussi une conception !

Une anti-conception. Disons que c’est une attitude envers le monde. Je photographie les gens conformément à mon attitude envers eux, et je photographie ce qui m’entoure et qui m’est proche. Peut-être que l’on peut considérer cela comme une conception, ou disons plutôt une compréhension.

 

Comment en êtes vous arrivé à cette manière d’envisager la photographie?

Cette compréhension de la photographie n’est pas arrivée tout de suite, il y a eu une assez longue période de construction, de maturation et puis est arrivée cette compréhension. Il y a eu une première étape, quand j’étais encore à l’école, j’ai commencé à poser les bases, développer les films, tirer les photos. Je découvrais le monde à travers l’objectif de l’appareil, et la photographie m’ouvrait le monde. Pendant la période de l’Union soviétique et de la perestroïka, nous avions peu de ressources photographiques, elles étaient difficilement accessibles, alors j’allais simplement à la bibliothèque en prenant des tas d’albums sur l’art et je les feuilletais. Je m’intéressais aux thèmes qu’abordaient les peintres et comment ils construisaient les scènes du point de vue de la composition. D’une certaine manière je me suis construit sur les tableaux des peintres de la renaissance et des impressionnistes...

Est-ce que la pellicule idéale existe ? Il y a pour vous des différences entre HP5, Tri-X, Bergger 400 ?

Les pellicules qu’on trouve aujourd’hui me satisfont pleinement. J’aime le grain de la pellicule. Oui bien sûr il y a différentes pellicules, différentes émulsions, ce sont des matériaux différents et ils produisent des représentations différentes. De manière générale, avec la pellicule, si elle contient suffisamment d’argent il est possible de tout faire, de l’image la plus douce à la plus contrastée. Du temps de l’époque soviétique j’ai photographié avec des pellicules de qualité très moyenne, mais nous imaginions nous-mêmes des révélateurs pour améliorer les caractéristiques des pellicules. On trouvait bien sûr des révélateurs standards mais nous utilisions les nôtres en pensant qu’ils étaient meilleurs ! Et puis les produits de l’ouest sont arrivés, il n’y avait qu’à diluer et tu obtenais un resultat merveilleux !

De vos images transparaît une grande empathie pour autrui, on a l’impression que les personnages qui habitent vos images, sont avant tout là pour eux-même et pas seulement pour faire une image. Est-ce que vous ressentez également vos images comme cela ?

Dans une certaine mesure, oui. parce que moi aussi je suis né et j’ai vécu en province. J’ai toujours une attitude respectueuse envers les gens, je m’efforce de comprendre leurs sensations. Et en principe il y a seulement besoin d’avoir de l’affection envers les gens. Quand tu développes cette affection, ils te la donnent aussi en retour. Et cette sensation, elle se transmet à la photographie. La photographie, elle est comme un papier calque, tout transparaît et il est difficile de tricher. Quand tu parles avec des personnes intéressées, tu deviens comme un parent. Je cherche à comprendre les gens. Quand tu commences à discuter, à établir le contact, alors un tout autre sujet prend naissance, et aussi une autre photographie. C’est pour cela que je ne souhaite pas montrer une quelconque mise en scène. Pour moi, il est important que les personnes se trouvent dans un état authentique.

Est-ce que vous-pouvez décrire ce projet encore en cours sur ce village de Carélie, Kolodozero ?

Ce projet je l’ai commencé au début de l’année 2011. Pour moi c’est une immersion dans un milieu complètement différent de celui dans lequel je vis. Je suis un citadin. Là-bas c’est une autre vie. Je me suis intéressé à la vie du prêtre local Arkadi, avec son église en bois d’un village de 300 habitants, et qui a une conception du monde complètement différente. De cet endroit j’ai compris que tu pouvais prendre, et qu’il te donnait à nouveau avec beaucoup de générosité. J’y suis allé encore et encore. Chaque année, chaque saison, dans toutes ses dimensions. Pour moi c’est une immersion dans une certaine vie, qui m’est à la fois intérieurement sympathique et aussi inconnue, je veux la connaître, et la photographie me donne cette connaissance.


C’est un projet très important ? Une nouvelle étape photographique ?

Le livre sur Vyatka, c’était une plongée dans l’enfance, un retour sur l’endroit où je suis né, où j’ai grandi. Vyatka, c’est ma petite patrie, elle est toujours en moi. Mais j’ai toujours voulu voir une autre vie, connaitre d’autres endroits intéressants.Je pensais à cela, qu’il me fallait photographier quelque chose de nouveau, et mon ami Sacha, m’a invité a Kolodozero pour un Noël. Quand je suis arrivé là-bas, j’ai compris que ce serait la nouvelle histoire sur laquelle je travaillerais, et que cet endroit prolongerait Vyatka.

 

Je ne me pose pas cette question : quel sens apporte telle ou telle histoire. Je fais seulement des photographies. Il y a au départ une envie irrépressible, et ensuite le sens apparaît. Je fais tout à l’intuition.

Est-ce que vous partagez cette idée, d’appartenir à cette école de la photographie humaniste, qui est une photographie universelle traversant et reliant les époques ?

Je suis entièrement d’accord avec cette idée. Cette photographie, elle est dans son principe sans époque.


Un mot pour conclure ?

Que les photographes aiment les gens ! Et que les gens aiment les photographes !

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